Vanessa, l’âme d’une pionnière


Où l’on s’aperçoit que le grand pourquoi n’est pas toujours où l’on croît.

Ton grand pourquoi ? Qu’est ce qui t’a motivé à faire ce projet ? Ce projet ambitieux qui a aussi ses contraintes ? Quelle a été ta première idée ? Qu’est ce qui t’a amené à créer cette association de réinsertion par le maraîchage ?

J’ai eu l’idée il y a une quinzaine d’années, mais n’ayant pas les reins assez solides, ni frappé aux bonnes portes et des enfants  petits, je n’étais pas prête. J’ai commencé par Terres à Délices (activité de distribution de légumes et fruits bio) qui représente les volets écologique et alimentaire. Je voulais proposer des produits sains au plus grand nombre. Cultures Solid’Ere est un aboutissement. Je me rends compte que cette idée a toujours été là, sous-jacente, tantôt me tirant pour sortir de ma situation « d’achat-revente », tantôt disparaissant. 

Le fait de vouloir aider des personnes accidentées de la vie professionnelle doit être en signe de révolte, car j’ai été licenciée  alors que j’étais en congé-maternité. Sur ce poste, je m’étais beaucoup investie : j’avais mis des choses en place, j’ai créé un poste sans compter mes heures et ils m’ont licenciée alors que mes jumeaux venaient de naître. Je l’ai très mal vécu car avec  une grossesse gémellaire, tu es plus fragilisée et cela a fait partie de mon cheminement par rapport à ma réaction au monde de l’entreprise.

Et, effectivement, les filles que nous récupérons aujourd’hui dans l’association, ce sont des filles fortes et volontaires, qui ont été mâchouillées et recrachées par le monde actuel de l’entreprise. Je pense que je répare. J’ai vraiment plaisir à leur montrer qu’autre chose existe.

Le but est de les remettre dans le monde du travail mais par une autre porte, pour moi, elles ne réintégreront pas le monde de l’entreprise classique pour retomber dans le même schéma. Elles auront appris à se protéger et à choisir ce qui est bon pour elles. Ce sont des femmes qui ont souffert, qui ont du talent, le but c’est de faire fleurir ce talent, de le révéler. Trois d’entre elles, même si elles ne sont pas prêtes maintenant, finiront entrepreneures, j’en suis convaincue.

Tu ne m’avais pas parlé de cela dans tous nos échanges : tu m’as toujours parlé de l’écologie, de l’alimentation bio et cela n’était pas ressorti jusqu’à présent. Il y avait autre chose derrière tout cela. En avais-tu conscience ?

Non c’est en te répondant. Je m’aperçois que c’est une réparation. Avec Terres à Délices, malgré le côté écologique très prononcé, au fond de moi je sentais qu’il manquait quelque chose. Il me manquait un élément : l’humain.

Dans le mode de consommation que nous proposons il y a le commerce équitable, l’écologie et au milieu l’humain. Par l’acte de se nourrir, l’argent est propre de tous les côtés. Quand tu achètes de façon équitable, tu agis sur 3 plans : tu aides à la réinsertion et au bien-être de personnes dans le besoin, tu rémunères les encadrants de ces personnes et tu participes à une agriculture biologique et respectueuse de l’environnement parce que notre but est de ne pas surexploiter les ressources également. Nous étudions en ce moment comment ne pas puiser de l’eau de façon constante et exagérée sur notre type de sol.

En fait tu es en train de créer un modèle ?

Peut être… ainsi le système est rééquilibré de tous les côtés. Tu décides où va ton argent. Le pouvoir est dans le porte-monnaie. Ce qui est important c’est la diffusion. Je recrée un autre système : l’argent qui circulera dans cette structure servira à préserver la nature et à nourrir des gens . Il ira également dans les salaires des personnes et dans les caisses de l’état. Mais pas en bourse.

Tenace, vous avez dit tenace?

Comment as-tu eu les épaules assez solides, la volonté de porter ce projet ambitieux avec ses contraintes ? Comment as-tu gardé le cap ? De l’extérieur, tout semblait assez fluide.

Je ne sais pas. C’est comme pour tout sportif, à un moment donné, tu occultes tout sauf ton point d’arrivée. J’avais ma machette à la main et crac, crac, crac. Il y a eu des freins et aussi des facilités.

Le temps passé sur ce projet se compte en centaines ou en milliers d’heures. J’ai commencé par le poser dans un cahier des charges, les soirs,  tard, après les journées de travail. Je sortais tout, c’était en moi, j’étalais tout et ensuite il a fallu l’adapter au système malgré tout.

C’est à ce moment là que les rencontres avec mes actuels collaborateurs ont eu lieu. Nous avons entrepris d’adapter ce modèle (pré existant avec les jardins de cocagne) et a commencé un travail titanesque de demandes d’autorisations, déclarations, inscriptions en tous genres. Nous avancions dans l’inconnu, glanant les infos de l’étape suivante, sans savoir combien il y en avait derrière…  je me disais « ce ne sont pas des dossiers qui vont m’arrêter, ce sont juste des cases ». Cette partie, qui a duré 2 ans, a été difficile. C’était le fonctionnement du système, pas le notre. Nous avons respecté toutes les contraintes, demandes etc. Pour moi, c’était comme faire un passeport : fournir tout ce que l’on te demande pour obtenir un sésame.

Le travail et le devoir ne m’ont jamais fait peur. Terres à Délices aurait pu s’arrêter 20 fois. Je ne lâche pas sur un coup de tête, je corrige. Puis, c’est en fédérant des gens autour de moi que le noyau dur s’est formé. Ce noyau je ne pouvais pas le lâcher. Trop de rêves et d’illusions se seraient écroulés, c’est donc aussi par rapport aux autres que j’ai tenu. Que nous avons tenu.

Qu’est ce qui a été facilitant et qu’est ce qui a permis que les décideurs  croient à ton projet ?

L’activité de réinsertion passe par un agrément et pour cela, nous sommes passés devant une commission le 5 juillet dernier. Mais un an auparavant, en juin 2017, nous avions été pré-sélectionnées par 3 professionnelles de l’insertion. Les autres demandeurs arrivaient avec une feuille A4, notre dossier faisait 50 pages, le projet était mûri.

Les rouages étaient là, l’activité commerciale existant déjà, l’association a été perçue comme pérenne. Tout était clair, tant au niveau du dossier que de mon engagement. Il y avait la solidité financière, nos profils étaient complémentaires. Ces 3 personnes ont cru en nous, nous ont accompagnées et nous ont aidées à rencontrer des partenaires.

Et maintenant, que vais-je faire? (c’est du Gilbert Bécaud mais pas que..)

Où en es-tu maintenant ?

Il a fallu passer du stade de réflexion-création à la réalisation. Aujourd’hui, 3 mois après l’obtention de l’agrément il y a 2,5 ha de prairie en train de se transformer en terre de maraîchage grâce à 2 CDI permanents (bientôt 4), 5 personnes en insertion et une petite dizaine de bénévoles. Nous prenons chacun notre place. Je suis en charge du social, commerce, et gestion-finance.

Les prochaines étapes sont de rapatrier le point de vente sur le lieu de maraîchage, faire un plan de com bien précis et régulier. Agencer les cultures.  Dans l’immédiat 5000 semis sont prêts, les serres arrivent cette semaine, le système d’irrigation viendra en suivant.

Et donc, toi par rapport à ce point d’arrivée, considères-tu que tu l’as atteint ?

Même si je suis très fière devant ce travail d’équipe accompli, mon objectif va un tout petit peu plus loin. Je me vois depuis toujours observer la structure, être en retrait et que cela tourne sans moi. Créer le modèle ? (rires). Là je serai satisfaite. Nous sommes déjà sur ce chemin là. Quand le point de vente sera sur place, nous n’en serons plus très loin. Alors, je n’aurai peut-être plus de place (rires).

Tu seras la référente ?

Peut être… je pourrai en créer un autre ailleurs ? Quand j’étais petite, je voulais être trapéziste ou exploratrice comme Nicolas Hulot. J’aurais bien été pionnière dans le Far West. En fait, je le suis dans un autre contexte. Je suis pionnière de ce modèle dans la région.

J’ai toujours été pionnière, j’ai toujours créé même en tant que salariée : j’ai toujours été employée en création de poste. Tout était à faire.

@http://normandy-westerners.net

Et, si on remonte au début de Terres à Délices il y a 11 ans ½, au niveau du bio et du vrac il n’y avait rien de même qu’avoir un camion-magasin. Maintenant, il y en a partout. C’est pour cela que parfois, les gens accrochent peu : je suis toujours en avance. Et, oui, ce modèle est le premier dans la région. Mais ce n’est pas ce qui m’a motivée.

Alors quelle est la prochaine étape en tant que pionnière ?

Transmettre aux enfants et soigner le cœur des gens. Leur proposer de panser leurs blessures. Accueillir des thérapeutes dans le court terme : il est prévu de créer un espace à cet effet pour les personnes en réinsertion.

Si tu devais résumer par 3 mots ta création ?

Collaboration, joie, travail. Le travail en collaboration et dans la joie. Avant j’allais au travail seule et en souffrance maintenant c’est dans la joie.

Retrouvez-les ici :

https://www.facebook.com/cultures.solid.ere/

 

L’équipe.

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